|
|
Laurent Azoulai est président du Cercle Léon Blum.
Laurent AZOULAI Mesdames, Messieurs, Chers Amis, Le Cercle Léon Blum, que j'ai l'honneur de présider, tient cet après-midi son premier colloque. Cette initiative s'inscrit dans une démarche à la fois constructive mais également interpellative. C'est pourquoi, 6 mois après la naissance de notre association, nous venons à la rencontre des animateurs de la gauche républicaine. Notre rassemblement s'adresse principalement aux responsables des formations politiques, associatives et syndicales parce qu'ils orientent notre société, ils contribuent à forger les opinions, à façonner la pensée et à ordonner les idées. Votre présence, exceptionnellement nombreuse, est le témoignage que nous avons beaucoup à vous dire mais aussi beaucoup à entendre ce qui nécessitera de faire preuve de compréhension mutuelle pour renouer des liens aujourd'hui distendus. Je veux d'abord remercier l'ensemble des intervenants qui nous font l'honneur d'être à nos côtés. Par leur clairvoyance, leur compétence et leur analyse, ils vont apporter une contribution capitale à notre travail pédagogique. Merci à Anne Sinclair et à Serge Moati qui nous permettent de bénéficier de leur talent. Merci aux amis du Cercle Léon Blum qui se sont investis sans compter pour que notre rencontre ait un tel retentissement. Sans leur dévouement, cette réunion n'aurait pu se tenir. Je veux enfin rendre hommage à Serge Blisko qui nous accueille dans cette magnifique Mairie du XIIIe arrondissement. Lui et son équipe ont réussi, en trois jours, à mettre en place les conditions matérielles pour recevoir ce rassemblement, initialement prévu au Sénat, devenu trop exigu pour nous accueillir ! Cher Serge, sois remercié pour ta compréhension et ton efficacité et transmets à tes collaborateurs nos remerciements. Né en avril 2003, en réaction à l'intolérable résurgence d'actes et de propos antisémites en France, le Cercle Léon Blum veut répondre à l'attente d'une partie de la gauche française, puisque c'est clairement dans ce cadre que se situe son action. Ses membres, de confession, d'origine sociale ou culturelle très plurielles, sont des citoyens diversement engagés dans la vie publique. Ils ont des histoires et des parcours différents, mais ils sont tous attachés aux valeurs fondatrices de la gauche. Ils se sont rassemblés et se sont mobilisés parce qu'ils ont une préoccupation commune : ils s'inquiètent des comportements et des propos de certains de ceux qui ont été, pendant des années, leurs compagnons de lutte, toujours leurs camarades, parfois leurs amis. Une crise de confiance s'est installée entre une partie de la gauche et nous. Depuis plus de trois ans, face à la recrudescence d'actes racistes et antisémites, nous avons déploré un manque de réactions significatives de nombre de nos dirigeants, pour certains par manque d'appréciation de la réalité de la situation, pour d'autres, en raison d'un opportunisme, voire par calcul électoral au final contre-productif. Nos combats militants contre le fascisme, contre la haine raciale, contre l'obscurantisme, pour l'intégration, pour l'égalité des chances, pour les droits de l'homme sont autant de pierres que nous avons érigées ensemble pour bâtir le rempart qui devait protéger la République contre les assauts de la discrimination et du racisme. Ces luttes que nous avons menées, fidèles à nos glorieux ancêtres, nous rassemblaient pour défendre les grands principes Liberté, Egalité, Fraternité dont nous sommes à la fois les héritiers et les usufruitiers. Au nom de cet investissement historique commun, nous pensions, qu'au-delà de divergences légitimes, nous étions collectivement garants de la défense des libertés. Malheureusement, certains ont rompu le pacte qui nous unissait. Nous espérions, sans doute naïvement, que l'antisémitisme n'était l'apanage que de l'extrême droite. Pourtant, une partie de la gauche s'est laissée contaminer. La période de mémoire de la Shoah estompée, l'antisémitisme pouvait renaître de ses cendres. On le croyait éteint, il n'était qu'en veille idéologique. Les fascistes en étaient les dépositaires, une certaine Gauche l'a accaparé. Le négationniste Faurisson a planté la graine révisionniste que le marxiste Garaudy a arrosée. Le Pen a démystifié le vocabulaire raciste permettant à Montaron, journaliste de Témoignage Chrétien, d'actualiser la notion de "peuple déicide". Au-delà de ces errements qui n'auraient pu être qu'une triste somme de dérives individuelles, le conflit du Proche-Orient est venu conforter ceux qui peuvent enfin s'en prendre au "juif" devenu "sioniste". Les passerelles sont ainsi posées entre les antisémites d'extrême droite et ceux d'une singulière gauche. Oui, il existe un antisémitisme de gauche. Il est symbolisé par celui qui mène sa lutte antilibérale en assimilant le juif au grand capital, par celui qui conforte son antiaméricanisme en inféodant Israël aux Etats-Unis, par celui qui pense que le juif n'est plus victime mais oppresseur, par celui qui assimile l'étoile de David à la croix gammée ... Ces amalgames ainsi établis, José Bové peut alors affirmer, sans subir de réactions réprobatrices de ses amis de gauche, que les synagogues incendiées en France seraient le fait du Mossad, parce que cela profiterait aux Juifs ! La solidarité avec le peuple Palestinien est-elle compatible avec la dénonciation du juif devenu indifféremment israélien, sioniste, colon, bourreau voire nazi ? Ces raccourcis idéologiques posent questions. Pourquoi tant de militants, défenseurs sincères de la laïcité, ont-ils récemment défilé, sans discernement, aux côtés des fondamentalistes Islamistes ? Pourquoi la Ligue des Droits de l'Homme, née de l'Affaire Dreyfus, celle qui a su rassembler la Gauche pour lutter contre les racistes et les fascistes, a-t-elle préféré condamner les citoyens qui protestaient pacifiquement contre les attentats suicides plutôt que les poseurs de bombes ? N'est-ce pas à l'occasion d'un rassemblement organisé par le MRAP que, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, des cris de « Mort aux juifs » ont été scandés à Paris ? Le constat est pesant parce que certains de ceux qui furent nos compagnons de route sont devenus nos procureurs, parfois des adversaires. En effet, ils ont commis la regrettable erreur de transposer en France le conflit du Proche-Orient, oubliant que le juif français n'est pas un soldat Israélien, que le beur de banlieue n'est pas un combattant Palestinien et que la France n'est pas une terre de conflit. Ils feignent de ne pas comprendre qu'en exprimant notre solidarité avec la démocratie israélienne confrontée aux attentats terroristes, nous ne sommes pas les porte-paroles de Sharon ! Il est curieux de constater combien les adversaires de la globalisation l'applique avec démesure lorsqu'il s'agit du Proche-Orient. Ces liens, artificiellement constitués, permettent ainsi de dénoncer le sionisme, comme le mal mondial absolu. Mais comment comprendre que ces défenseurs, si attentifs au sort des Palestiniens, oublient des combats, au moins aussi légitimes, pour la défense des libertés ? Ont-ils protégé les milliers de femmes et d'enfants massacrés par les islamistes en Algérie ? Ont-ils protesté contre le gazage de dizaines de milliers de Kurdes par Saddam Hussein ? Se sont-ils installés en boucliers humains pour protéger les Cambodgiens des Khmers rouges ? Se sont-ils rassemblés à Kaboul pour faire face aux Talibans ? Ont-ils mené la lutte pour la démocratie en Syrie, en Arabie Saoudite, en Iran et dans bien d'autres pays supports du terrorisme international ? Non, cela ne figurait pas dans leur programme. Pourquoi ces radicaux de la Gauche dénoncent-ils la légitimité d'Israël, fruit du seul mouvement de libération national ayant donné naissance à une démocratie, quand ils se taisent face aux mouvements de libération populaire qui n'ont installé que des régimes criminels et corrompus comme à Cuba, en Libye, au Vietnam, en Algérie ou en Chine ? Curieuse manière de militer à gauche ! Pourquoi une telle hémiplégie intellectuelle ? Parce qu'Israël est le juif des nations et les français juifs seraient devenus complices par solidarité. Allons-nous accepter longtemps que cette extrême gauche, "dite morale", nous donne des leçons de démocratie quand l'idéologie dont elle est porteuse ne produit, au pouvoir, que dictatures, massacres et terreur ? Le mal existe et il est profond. Dans certaines banlieues, dans des écoles, dans certains lieux publics se manifeste une expression ouverte d'antisémitisme. Discret pendant des années, il apparaît au grand jour. Pour de trop nombreux jeunes issus de la troisième génération de l'immigration, l'antisémitisme est devenu la manifestation quotidienne d'une pseudo-liberté de parole. Il n'est pas considéré comme un délit mais exprime une banale insulte, voire un mode de ralliement, parfois une identification. L'impardonnable prudence des pouvoirs publics a validé un sentiment d'impunité pour ceux qui, encouragés par des prédicateurs attisant la haine, abusant de la crédulité de jeunes en mal d'existence, tentent de les confronter aux juifs, insupportable exemple d'une intégration réussie. Le racisme et l'antisémitisme sont un incendie qui aurait pu être aisément éteint quand il n'était qu'étincelle. A Gagny, comme ailleurs, il risque de sinistrer notre démocratie s'il devient brasier. La cause palestinienne est devenue emblématique pour une partie de cette gauche en mal de symbole. Elle est présentée comme le combat politique auquel chaque progressiste se doit d'adhérer. Arafat serait devenu le nouveau Che Guevara. Pourquoi pas ? La plupart d'entre nous ont été, depuis plus de 30 ans, les militants actifs de la paix, du dialogue israélo-palestinien et de l'évidente nécessité d'un état palestinien à côté d'Israël pour que l'on ne nous fasse pas le procès de l'aveuglement. Mais ne confondons pas la solidarité compréhensible avec le peuple palestinien et la justification politique d'actes de délinquance qui ne sont que des comportements criminels relevant de la justice. Ils doivent être combattus au nom des valeurs de la République. Que penser de cette soudaine esthétique de langage qui appelle incivilité une agression, qui tolère la violence au motif qu'elle ne serait que l'expression excessive d'une intégration manquée ? D'autres questions émergent. Pourquoi les démocrates se mobilisent-ils pour combattre la prose antisémite lorsqu'elle émane de l'extrême droite, mais se taisent lorsqu'elle est portée par des mouvements islamistes ? Pourquoi descendent-ils dans les rues par centaines de milliers pour manifester contre la profanation du cimetière de Carpentras par des jeunes d'extrême droite, mais oublient de se joindre aux juifs français qui, en avril 2002, ne réclamaient de la République qu'une action efficace contre la multiplication des actes antisémites ? À cette manifestation, nous aurions tant souhaité que la gauche au pouvoir sache prononcer des paroles de solidarité mais aussi de fermeté ! Faut-il ne condamner les agressions antisémites que si ceux qui les commettent sont politiquement incorrects ? Dénoncer l'antisémitisme, l'obscurantisme et le double langage de Tarik Ramadan, ce n'est pas être raciste, c'est être clairvoyant. Défendre la laïcité face aux fondamentalistes, ce n'est pas fustiger l'Islam c'est, au contraire, vouloir l'inscrire dans un cadre républicain. La gauche au pouvoir a commis une erreur d'analyse en minimisant la réalité des actes antisémites. Elle s'est ainsi privée des moyens de les combattre. Quand une partie des Français envisage de quitter leur pays parce qu'ils s'y sentent menacés, ce sont les fondements mêmes de la République qui sont en péril. Notre pays est, encore, un état de droit. Si la France veut rester une terre d'accueil et d'intégration elle doit, avant tout, garantir la sécurité à ses citoyens. Ce n'est qu'à ce prix que sera préservée l'harmonie de la seule communauté qui prévale en République : la Communauté Nationale. Nous ne devons pas nous tromper de lutte. Nous devons savoir différencier ce qui relève du débat de ce qui doit être un combat. Nous sommes disponibles, chacun dans nos responsabilités, pour participer à la réflexion sur l'intégration. Mais si ce débat est nécessaire, nous ne ferons preuve d'aucune faiblesse face au racisme et à ce nouvel antisémitisme qu'est « l’anti-judaïsme islamiste », tel que l'a récemment décrit Robert Badinter. Peut-on accepter qu'un justiciable, arguant de ses origines tunisiennes, se permette de demander la récusation d'une magistrate au seul motif que son nom a une consonance juive ? Est-il normal que cette requête ait été examinée, même si elle a été rejetée ? Cette multiplication de faits nous oblige à faire preuve d'une implacable fermeté dans notre volonté de combattre l'antisémitisme puisque, comme Golda Meir, "Nous préférons recevoir des condamnations que des condoléances ! " Le combat contre le racisme et l'antisémitisme est l'affaire de tous les Républicains de gauche. Il n'est pas sain qu'il ne soit porté que par ceux qui se sentent potentiellement victimes. Etre Dreyfusard à la fin du XIXe siècle, c'était être viscéralement républicain. Il est des confrontations qui méritent le dépassement de soi. Plus nous serons nombreux et divers à mener la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, plus nous échapperons au risque, dénoncé par certains, de récupération communautariste. La seule récupération que nous accepterons, voire que nous favoriserons, sera celle de nos idées, de nos valeurs. Une partie de la Gauche n'existe, politiquement, que par la radicalité. Ce n'est pas notre gauche. À ne prôner que la rupture pour tous ses combats, elle met en danger les principes républicains. Heureusement, nombreux sont ceux qui portent encore avec honneur les vertus démocratiques. Nous avons recueilli de beaucoup de témoignages de solidarité émanant de responsables de gauche qui nous ont encouragés à poursuivre et à amplifier notre démarche. Nombre d'élus font preuve de volontarisme et certains ont eu le courage de dire stop. Saluons ceux qui ont su prendre la plume pour réagir aux propos nauséabonds de Tarik Ramadan, nouveau gourou d'un Islam perverti que les médias s'arrachent complaisamment, se refusant à mesurer les conséquences dramatiques des tribunes qui lui sont ainsi offertes. Il aurait, sans doute, été judicieux de ne pas se prêter à l'ambiguïté qui consiste à dénoncer médiatiquement l'antisémitisme de Ramadan tout en acceptant de débattre avec lui dans les rencontres du sein du Forum Social Européen. Nous débutons aujourd'hui un dialogue difficile qui n'aura de sens que s'il repose sur de vraies convictions et fait l'objet, entre nous, d'un échange loyal, sincère mais sans concession. De notre réussite à transcender nos divergences surgira notre capacité à poursuivre notre combat pour les valeurs communes. Notre engagement est laïc, républicain, pacifique et progressiste. Nous ne voulons pas le scinder. Le droit à la différence ne peut pas se transformer en différence des droits parce que la laïcité est l'espace harmonieux des différences. C'est pourquoi nous mènerons le combat au nom des valeurs humanistes. Notre engagement ne s'inscrit pas dans une démarche électoraliste. Il répond à la nécessité de lancer le débat sur les valeurs républicaines que la gauche a oublié d'actualiser, sans doute trop obsédée par les contraintes de la gestion. Il vous appartient de vous y associer si vous estimez, comme nous, qu'il est grand temps d'agir. C'est le rôle des Républicains. Le Cercle Léon Blum contribue, modestement, à rassembler un certain nombre d'acteurs de cette réflexion. J'espère que la présence de nombreux élus, aujourd'hui, à nos côtés n'est pas uniquement dictée par les circonstances parce que nous avons besoin, de démontrer ensemble que notre démarche n'est pas vaine et que la gauche restera toujours à l'avant-garde des Démocrates pour le renforcement de la République.
|