Accueil
 
Présentation
 
Opinions
 
Agenda / événements
 
Comité d'honneur
 
Actualité
 
Nous contacter
 
 
Agenda / Evènements   >  Colloque du dimanche 23 novembre 2003   >  Texte   >  Présentation
 

Bertrand Delanoë est maire de Paris.

 

Bertrand DELANOE

Mes chers amis,

Je suis venu volontiers pour moi aussi m’engager dans ce débat et cette action. Je le fais d’abord parce qu’il s’agit du Cercle Léon Blum. Léon Blum, ce grand dirigeant de la France, stigmatisé et combattu parce que juif. Comme Pierre Mendès-France, il n’a pas été jugé simplement sur leur politique économique et sociale ou sur la décolonisation. Il fallait en plus qu’il rende des comptes parce que juifs. Cher Laurent, je suis venu aujourd’hui parce que je veux m’engager avec un cercle qui s’appelle Léon Blum.

Si nous voulons tenter de trouver les comportements, les mots, les actes qui tueront l’antisémitisme, il ne faut pas oublier l’histoire. Il faut d’abord s’imprégner l’histoire pour être dans celle d’aujourd’hui. Pardonnez-moi si je ne saurais pas distinguer dans ce propos ce qui est de ma conscience de socialiste et ce qui relève de l’exercice d’une responsabilité de Maire qui m’a été confiée par les citoyens.

Combattre l’antisémitisme a été pour moi, dès le début de mon mandat, de vouloir inscrire pour toujours dans toutes les écoles de Paris la trace, le nom et l’histoire des enfants dérobés à la vie et massacrés dans les camps. Quand nous serons passés, il faut que les enfants d’aujourd’hui et de demain sachent qu’un jour une idéologie est allée jusqu’à tuer, gazer et martyriser des enfants parce qu’ils étaient juifs. Il est indispensable de transmettre cette histoire, si nous voulons réellement combattre l’antisémitisme.

Cela va beaucoup plus loin. Aujourd’hui, on ne peut pas dissocier le combat contre l’antisémitisme et le combat contre le racisme, mais on ne peut pas non plus les amalgamer. Ils sont de nature différente. Le massacre d’un arabe par des bandes de nazillons est aussi condamnable que celui d’un juif, mais ce n’est pas de la même nature. C’est au nom des mêmes valeurs que nous inscrivons les noms de ces enfants dans les écoles de Paris et que nous faisons vivre le souvenir de Brahim Bouaram, massacré et jeté dans la Seine par ceux qui revenaient de la manifestation de Le Pen. Reste que l’antisémitisme a une racine différente, constituée au cours des siècles et lié à l’histoire du peuple d’Israël.

La gauche ne doit pas culpabiliser et ne doit pas être moins active dans sa dénonciation de l’antisémitisme que dans sa dénonciation de tout autre racisme.

Lutter contre l’antisémitisme, c’est avant tout n’avoir aucune complaisance. Nous tentons tous d’agir pour le lien social. Nous militons tous pour une société civilisée dans laquelle tout le monde pourrait vivre dans l’égalité, quelle que soit la couleur de peau, l’origine ou la religion de chacun. Nous devons pourtant nous révolter et agir immédiatement dès qu’un acte antisémite est perpétré.

Dans les manifestations contre la guerre en Irak, lorsque des jeunes de gauche sont pris à partie et brutalisés, il faut immédiatement se dresser, comme nous l’avons fait avec Pierre Aidenbaum, pour défendre leur droit à être Juif, de gauche et à être contre la guerre en Irak. Ne soyons pas en retard sur ces questions, car elles concernent aussi la gauche. Si la gauche perd un millimètre dans son combat contre le racisme et l’antisémitisme, elle y perdra son identité. C’est consubstantiel à ce que nous sommes. Comment pouvons-nous nous battre de façon crédible pour la justice, pour l’emploi, pour un autre urbanisme, pour la paix et pour l’éducation si nous avons la moindre faiblesse sur ce qui a fait qu’un jour nous sommes devenus des militants engagés. Nous nous sommes engagés pour les Droits de l’Homme. Or on ne peut être un défenseur des Droits de l’Homme si l’on est pas d’abord un combattant contre l’antisémitisme et la racisme.

Comme il y a quelques années, ce qui nous menace, c’est la complaisance. C’est le fait de ne pas voir. C’est parfois la lâcheté. Il ne fallait pas non plus attendre pour dénoncer la présence de Tarik Ramadan au FSE. La gauche se perd lorsqu’elle est ambiguë. C’est une faute incroyable de donner une tribune à un individu qui, en plus de l’antisémitisme, affirme qu’il est actuellement impossible d’interdire la lapidation des femmes. Ce sont les mêmes débats.

Il faut débattre et être habile dans le débat. Reste que la faute était commise avant. On ne saurait légitimer une organisation intégriste en lui conférant, par calcul électoral personnel, le statut de représentant des musulmans de France, alors que l’on sait qu’ils opèrent une ségrégation entre les femmes et les hommes et qu’ils appellent au boycott de produits dits sionistes. Trois semaines après, on va se faire acclamer en défendant la politique de Sharon. Voilà la complaisance et les petits arrangements avec la morale, que les hommes et les femmes de gauche n’ont pas suffisamment dénoncés. Ne nous autorisons jamais ce genre de petits calculs médiocres.

Lutter contre l’antisémitisme, c’est tenter, partout où on le peut, de rassembler. Il y a 3 ans, je me suis dit que l’Islam n’était pas assez représenté à Paris. J’ai donc organisé une veillée de Ramadan, comme nous le faisons pour Hanoukka ou Noël. J’ai proposé aux chrétiens et aux juifs de venir. Cette veillée a eu lieu hier soir. Comme je l’ai dit à cette occasion, je veux remercier les musulmans de France, mais aussi le Grand Rabbin Sirat, le Grand Rabbin David Messas, Moïse Cohen, le président du Consistoire de Paris, qui n’ont jamais raté un de ces moments exceptionnels de fraternité. Hier soir, les ambassadeurs de Tunisie, du Sénégal et d’Ethiopie étaient, entre autres, présents aux côtés de Nissim Zvili et d’Elie Barnavi.

Cette initiative peut paraître modeste, mais lutter pour l’antisémitisme, c’est ne rater aucune occasion de rassembler dans la laïcité. C’est parce que je suis laïc que j’ai pu les accueillir. La laïcité exige que chacun ait sa liberté de conscience mais aussi qu’il partage avec l’autre. Elle doit permettre à chacun de pratiquer sa religion mais interdire d’exclure l’autre et de faire en sorte qu’une religion veuille dominer les autres dans la société.

J’aimerais vous dire un dernier mot.

Nous avons raison de dire que le conflit israélo-palestinien a des conséquences sur l’antisémitisme. Ne cherchons pas pour autant des excuses pour être complaisant avec l’antisémitisme ou la racisme. Ce conflit confronte aussi deux nationalismes. Il oppose un Etat à un Etat en puissance.

Laurent Azoulai nous appelle à être des citoyens de gauche qui luttent contre l’antisémitisme et donc également contre l’irrationnel et tout ce qui abaisse la dignité humaine. Dans le conflit du Proche Orient, nous ne devons jamais négocier notre soutien à l’existence et à la vie de l’Etat d’Israël. Nous pouvons être en désaccord avec un gouvernement démocratique, comme d’ailleurs certains israéliens le sont. En tant que socialistes français, nous n’avons pas le droit de laisser penser que notre solidarité avec le peuple palestinien, avec son besoin d’un état, son besoin de sécurité et de développement, rend négociable l’existence d’Israël et son droit à la sécurité.

Je reviens d’Israël, de Palestine et de Jordanie. Comment voulez-vous que l’on établisse une hiérarchie dans le soutien du droit à la vie ? Que répondre à des israéliens qui me montrent des cafés de Tel-Aviv et de Jérusalem, où l’on ruiné la vie de citoyens ? Est-ce que je dois pour cela devenir insensible à la vision de ce père palestinien dont le fils lui a été enlevé par la guerre ? La vie d’un enfant israélien vaut-elle la vie d’un enfant palestinien ? C’est là aussi une affirmation que l’on doit porter en tant que socialiste.

Lors de ce voyage, j’ai passé deux jours en Israël, au cours desquels j’ai même rencontré le président de l’Etat. Le Premier Ministre n’avait pas le temps de me voir. A mon avis, il n’a pas été surpris de me voir en Palestine quelques jours plus tard.

Lorsque j’étais avec les différentes autorités israéliennes que j’ai rencontrées, j’ai considéré, et je le réitère aujourd’hui, que le sondage fait par la Commission Européenne était une faute politique et morale. Avez-vous entendu parler de cette condamnation par les journaux français ?

En Palestine, j’ai rencontré Ahmed Qoreï et Yasser Abbed Rabbo. De tout cela n’a été retenue que ma visite à Yasser Arafat, alors que j’ai approfondi avec les maires de Jérusalem et Tel-Aviv des axes de coopérations entre nos villes.

Il y a un an et demi, j’ai reçu, suite à une proposition d’Elie Barnavi, le maire de Jérusalem, et ce malgré les protestations de Leïla Shahid et de bien d’autres. Je ne suis certainement pas d’accord avec lui sur toute sa politique, mais, en tant que Maire de Paris et socialiste, je ne lui aurais jamais fait l’affront de ne pas le recevoir et de ne pas dialoguer.

Si nous savons être juste, accueillant et fidèle à nos convictions dans l’ensemble de nos actes, nous serons certainement mieux compris.

La mise en place de coopérations croisées avec les villes de Naplouse, de Jérusalem et de Tel-Aviv, ainsi que quelques villes palestiniennes est une initiative qui reste pour le moment modeste, mais c’est une manière de dire que nous croyons aux forces de la vie et pas aux forces de la mort.

Je suis en ce moment angoissé. Cette angoisse de militant est né dans les années 1980 avec l’émergence du Front National. A l’époque, je m’interrogeais sur le recommencement de l’histoire et sur la faiblesse de la démocratie. Il n’y a en fait pas de déterminisme historique, mais la nature humaine produit à la fois le meilleur et le pire. Je ressens à nouveau gravement cette angoisse, alors que montent la guerre et le terrorisme, qui frappe aveuglement à Istanbul musulmans et juifs, cherchant à faire basculer le parti musulman au pouvoir, qui se réclame de la démocratie et de l’Europe, du côté de l’intégrisme. Lorsque je vois écrit « Mort aux Juifs » et que j’entends parler d’islamophobie, je me dis que notre génération ne fera pas l’économie de moments que je n’espère pas trop cruels mais où les petits arrangements n’auront pas leur place.

Il s’agit finalement de sauver la démocratie. C’est elle qui préservera des effets de l’antisémitisme et du racisme. Tant en Europe que dans le monde, et en particulier aux Etats-Unis, la démocratie va très mal. Pour être des militants efficaces, il faut étendre son champ, afin que les citoyens ne perdent pas confiance dans le vivre ensemble et dans le geste du vote. Dans le cas contraire, c’est sur ce terreau que l’antisémitisme pourra fleurir.

Nous avons besoin de vérité, de lucidité et d’être ensemble. C’est aussi pour cela que ce Cercle a une grande vertu. Nous avons besoin aussi de défendre la démocratie. S’il existe un seul militant de gauche qui doute que le combat contre l’antisémitisme soit un combat de civilisation, cela veut dire qu’il n’a rien compris.

Militons donc pour la gauche, contre l’antisémitisme, pour la démocratie et pour continuer à vivre dans un monde civilisé !