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Opinions   >  Le tournant

Les Juifs ont survécu dans leur longue histoire à des crimes inouïs. Ils sont donc à la fois sensibles aux périls politiques et optimistes, aucun des projets d'anéantissement ou d'asservissement fomentés à leur encontre n'étant parvenu à les écraser.

C'est fort de cet optimisme que, depuis près de 20 ans, les éruptions chroniques de vote Front national et les incidents où des juifs sont pris à partie par des nervis islamistes et/ou fascistes (la différence entre ces deux notions n'a qu'un caractère ethnique) ne m'ont jamais vraiment inquiété. Mais les événements de ces derniers mois, et notamment ce qui se disait ou se murmurait dans la profondeur du pays de France lors de la crise irakienne, ont joué un rôle de catalyseur, révé­lant les ravages d'un anti-sionisme dont les raccourcis empruntent les chemins de l'antisémitisme.

Soyons clairs. Je ne suis pas sioniste. A mes yeux, le devenir du peuple juif ne passait pas forcément par la création d'un Etat dont le mouvement sioniste acceptait d'ailleurs initialement qu'il fût situé en Afrique noire. Mais la politique est affaire de pragmatisme autant que d'idéaux. Israël est une réalité à laquelle je suis attaché. Son existence est menacée par des gens qui n'attendent pour la plupart que sa destruction et qui, vis-à-vis de leurs propres peuples, n'ont souvent utilisé que violence et duplicité.

Ceux qui donnent des leçons de droits de l'homme à Israël feraient bien de se livrer à un exercice statistique cruel mais instructif. La population juive israélienne représente moins du dixième de la popu­lation française. Lorsqu'en un mois 60 Israéliens sont tués, plus de 600 Français le seraient en France. Imagine-t-on l'état de choc de l'o­pinion publique si une telle situation se produisait ? Qu'en serait-il de nos libertés? Le degré de démocratie maintenu par Israël dans ces conditions devrait être salué plus que critiqué.

Mais revenons à la vie politique française. Un tournant s'est produit lors de la guerre en Irak. A de nombreuses reprises, dans les cénacles cultivés, sur les plateaux de télévision ou au bistrot du coin, j'ai enten­du, et pas toujours mezza vote : " ce qui se passe là bas est la consé­quence de l'occupation israélienne de la Palestine et de l'influence juive sur la Maison Blanche". Le juif est en train de retrouver insensiblement son rôle de bouc-émissaire.

Il faut combattre sans relâche cette dérive. Expliquer que les maux du monde arabe ne viennent pas de l'existence d'Israël mais d'un équilibre détruit entre le religieux et le politique, de l'absence de code civil, d'habitudes prédatrices créées par la rente sur les matières premières, etc. Israël n'est souvent qu'un prétexte pour détourner l'attention de ces problèmes.

En France, Chirac et Sarkozy s'inscrivent désormais dans une logique de captation du vote arabe qui risque d'accentuer le discours officiel contre Israël. L'hostilité de Chirac à la guerre en Irak vaudra certainement à la France des mesures de rétorsion américaines. Il pourrait être tentant, un jour ou l'autre, de suggérer une part de responsabilité des juifs.

Au moins sommes-nous aujourd'hui placés devant des choix clairs. D'un côté, une droite qui fait la part belle aux régimes autoritaires et aux conservatismes religieux, de l'autre la reconstruction à gauche d'un vrai discours sur la laïcité, la tolérance et la défense de ce qu'Israël représente au moyen orient, malgré ses imperfections : un exemple unique de démocratie.

Serge Federbuch